L’état des hôpitaux vénézuéliens ne permet plus aux femmes d’accoucher sans risquer la vie de leur nouveaux-nés. Elles sont de plus en plus à traverser la frontière, direction la Colombie, au péril de leur vie, pour donner la vie dans de meilleures conditions. Sans papiers, des familles entières sont comme des fantômes et leurs futurs enfants des apatrides.

Le ventre bien rond, Weinnyfer, 24 ans, traverse la cohue d’un marché chaotique à la frontière entre la Colombie et le Venezuela où chacun essaie de vendre ce qu’il peut pour survivre. « Les médecins m’ont dit que je devais me préparer à accoucher à tout moment », s’inquiète la jeune mère. Accompagnée de son fils de 3 ans, elle a quitté Caracas il y a six mois pour fuir les pénuries et la misère. Comme de plus en plus de femmes, elle préfère accoucher en Colombie. « J’ai eu ma mère au téléphone, elle m’a dit qu’il n’y avait plus d’électricité, plus d’eau, plus de médicament. Accoucher dans ces conditions me fait trop peur », confie-t-elle.
Le moment venu, Weinnyfer sera admise à l’hôpital public Erasmo Meoz, à Cúcuta. L’établissement colombien prend en charge gratuitement toutes les urgences, y compris celles concernant les étrangers. L’accouchement en est une. En 2016, les Vénézuéliennes représentaient 5,6% des accouchements. En février 2019, le ratio est passé à 75 %.

Maria et son nouveau-né : « Il choisira sa nationalité quand il sera grand »., 9 avril 2019, Cúcuta, Colombie ©Estelle Pereira
« Nous vivons une situation chaotique », alerte Norberto Ronero, coordinateur du service gynécologie de l’hôpital. « Nous recevons des femmes avec des pathologies et des maladies qu’elles n’ont pas pu traiter à cause de la crise au Venezuela. Parfois, elles n’ont fait aucun examen, aucune échographie. Cela aggrave les risques de mortalité lors de l’accouchement », poursuit le médecin, inquiet
« Le Vénézuela est le seul pays d’Amérique du sud où la mortalité infantile est revenue aux niveaux observés pour la dernière fois dans les années 1990 »
Le phénomène est recrudescent mais surtout, les femmes arrivent dans un état de santé de plus en plus inquiétant. Au service des urgences, le personnel est encore sous le choc de la veille. Une Vénézuélienne de 17 ans est arrivée très affaiblie par de multiples carences alimentaires. Son bébé était mort dans son ventre depuis plusieurs jours. « Nos équipes doivent gérer des situations de plus en plus compliquées, nous avons besoin de renforts », alerte le cadre de l’hôpital.
Hausse de la mortalité chez les mères
Selon l’ONG Human Right Watch, à propos du Venezuela, en 2016, la mortalité maternelle a augmenté de 65 % et la mortalité infantile de 30 % par rapport à 2015. « Le Venezuela est le seul pays d’Amérique du Sud où la mortalité infantile est revenue aux niveaux observés pour la dernière fois dans les années 1990 », précise le dernier rapport de l’organisation, publié le 4 avril dernier. Il préconise à l’ONU de déclarer officiellement le Venezuela « en situation d’urgence complexe ». Une telle reconnaissance impliquerait pour l’ONU de mobiliser plus de ressources pour répondre aux besoins urgents des Vénézuéliens.
À l’incertitude de l’accouchement s’ajoute celle sur l’avenir des nouveaux-nés. Naître sur le territoire colombien ne suffit pas à obtenir la nationalité [Depuis ce reportage, le président colombien, Ivan Duque, a signé un décret devant permettre de naturaliser 24.000 enfants de parents vénézuéliens nés sur le sol colombien et courant le risque de devenir des apatrides, ndrl] Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) s’inquiète de voir la proportion d’enfants apatrides augmenter. Il est très difficile d’évaluer leur nombre car les parents sont très souvent présents sur le territoire colombien illégalement.
Maria Millan, originaire de la région de Valencia, au centre du Venezuela, montre sa carte d’identité. « Ce petit bout de papier n’est pas reconnu en Colombie. Il ne nous autorise pas à traverser la frontière légalement. Pour cela, il faut un passeport. » Elle fait partie des rares personnes du bidonville du quartier San Miguel, situé au coeur de Cúcuta, où vivent principalement des exilés vénézuéliens, à posséder le précieux document. « Quand la crise a commencé, le prix des passeports a doublé. Aujourd’hui, ils valent 300 dollars. Personne ne peut payer une telle somme », s’insurge-t-elle.

La fermeture de la frontière aux piétons le 23 février 2019, sous ordre de Nicolas Maduro, contribue à l’augmentation de nombre de Vénézuéliens présents illégalement sur le territoire colombien. Seuls les femmes, les enfants et les personnes âgées ayant un passeport peuvent passer par le pont binational Simon Bolivar. Les autres doivent emprunter les « trochas » des sentiers terreux composés de petits ponts de pierre et de planches bricolés par des « passeurs » pour traverser le Río Tachira, frontière naturelle entre les deux pays. On estime à 25 000 le nombre de personnes empruntant quotidiennement ces chemins informels, dont 3 000 avec l’intention de quitter définitivement le Venezuela.
En position foetale, Daylady Chavez, 24 ans, donne le sein à son petit garçon sur son lit d’hôpital. « Quand j’ai fui mon pays, j’étais enceinte de 3 mois », raconte-t-elle. En octobre dernier, elle a traversé la frontière par les « trochas » avec ses deux aînés. « J’avais peur que les militaires ne me laissent pas passer par le pont. Ou pire, qu’ils me volent mes papiers d’identité. » Avec cette nouvelle naissance, elle ne cache pas son inquiétude : « Ici, c’est comme si je n’existais pas. Je ne sais pas comment faire pour que mon petit garçon est une identité. » L’hôpital lui fournira un seul document : le « registro nacido vivo », qui ne permet en aucun cas d’obtenir la nationalité colombienne.

Weinnyfer (à droite) avec son enfant et une voisine, elle aussi enceinte. Cette dernière compte accoucher en Colombie, mais désire que son enfant ait la nationalité vénézuélienne dès que possible., La Parada, Cucuta, Colombie. ©Estelle Pereira
« C’est juste une preuve que l’enfant est bien né », détaille Jose David Cañas, délégué au service de l’inscription civil colombien. « Pour que l’enfant soit reconnu comme citoyen colombien, il faut que l’un de ses parents soit colombien où qu’ils prouvent qu’ils logent sur le territoire ». Quand les deux parents sont vénézuéliens et qu’ils ne sont pas en règle, les choses se compliquent. « Il faut que le Venezuela refuse d’octroyer la nationalité à l’enfant pour qu’il soit reconnu comme apatride. La seule condition pour que la Colombie accorde la nationalité à l’enfant », poursuit Jose David Cañas.
Être apatride empêche l’accès aux droits les plus élémentaires, comme celui d’être soigné, d’étudier ou de se déplacer. Lutter contre ce phénomène est une priorité pour le HCR. L’instance internationale a lancé une campagne mondiale de lutte contre l’apatridie en 2014. Vingt-huit États d’Amérique latine, dont la Colombie, ont adopté un plan d’actions lors d’une réunion au Brésil. Ils se sont donnés comme objectif d’éradiquer l’apatridie d’ici 2024.
L’exode des Vénézuéliens est une mise à l’épreuve pour la Colombie, qui reçoit plus d’1,5 million de réfugiés sur son territoire. Le gouvernement travaille sur une loi qui permettrait de régulariser la situation des réfugiés présents sur le territoire illégalement. Il s’agirait de créer un nouveau statut spécial, valable temporairement, au moins jusqu’à l’amélioration de la situation. Pour l’instant, beaucoup possède un permis spécial de permanence (PEP), permettant aux Vénézuéliens de se déplacer et de travailler sur le territoire pour une durée de deux ans maximum.
Une zone humanitaire
En attendant son accouchement Weinnyfer passe ses journées à faire la queue avec sa grande soeur Jusmeibey, 39 ans. Sous la chaleur écrasante, elles patientent pour obtenir un ticket qui leur permettra de déjeuner à la Casa Providencia. Ce centre, géré par le diocèse de Cúcuta avec l’appui du Vatican et de diverses associations internationales, sert plus de 4 500 repas par jour aux exilés.
De nombreuses associations et centres de santé sont présents dans cette zone nommée « La Parada », le quartier le plus proche de la frontière. C’est l’endroit où il est le plus facile d’obtenir une aide humanitaire. « C’est super ce que l’on fait pour nous ici, nous avons un accès au soin, à la nourriture du lundi au vendredi. Mais si nous ne pouvons pas travailler, nos problèmes se poursuivent. Nous avons toujours un loyer à payer et des bouches à nourrir le week-end », soupire Jusmeiby. Les deux soeurs s’estiment chanceuses d’avoir un toit. Chacune paie 2 000 pesos colombiens (55 centimes d’euros) par jour pour vivre dans une pièce avec une autre famille vénézuélienne.
La position du gouvernement de Nicolas Maduro vis à vis de ses concitoyens qui quittent le pays n’arrange rien. Lors de ses nombreuses allocution télévisuelles, le chef de l’État les qualifie « de bourgeois apatrides ».
« Dans le discours officiel, l’étiquette d’apatride est souvent utilisée pour désigner les dissidents. On veut opposer les amis et les ennemies du régime. Il y aurait ceux qui sont pour la patrie et les autres. Le terme d’apatride désigne ceux qui sont dans le deuxième camp », analyse le criminologue.
Cette stratégie de la division n’a aucun sens. Beaucoup de réfugiés présents à la frontière n’ont qu’une hâte : retourner dans leur pays. Comme Vanessa Rodriguez, enceinte de 6 mois de son dernier enfant. « Nous voulons tous rentrés dans notre pays. Nous savons qu’il possède des richesses qui nous permettront de le reconstruire rapidement. Nous attendons juste que la situation politique soit débloquée. Moi, je veux que mon enfant soit vénézuélien comme sa mère », jure-t–elle fièrement.

Dans ce bidonville, situé sur les hauteurs de la ville frontalière colombienne de Cucuta, les râles d’enfants sont légions. Beaucoup sont des nouveaux-nés, leur mère ayant tenu à accoucher hors du Vénézuela. ©Estelle Pereira
Keymer Ávila continue d’enseigner à l’université de Caracas. Selon lui, les démarches administratives sont devenues impossibles au Venezuela à cause des pénuries de papier, mais aussi des « réseaux de corruption ». « Il faut plusieurs centaines de dollars pour faire une demande de passeport, où de documents officiels. Les démarches administratives sont devenues un commerce lucratif ». Beaucoup de ses étudiants sont bloqués sur le territoire, faute d’avoir pu renouveler leur passeport. Selon lui, « cette situation pousse toujours plus de gens à quitter le pays illégalement ». Sans papier, ils sont plus facilement sujet à l’exploitation au travail, à l’exploitation sexuelle, à la violence, à la discrimination et à la xénophobie. Comme des apatrides.